Sourdurent emmène l'Opéra Underground dans une virée trad-électro auvergnate cosmique

Par Mathieu Girod

Le 14 Février, est attendu dans l'amphi, un des ovnis de cette nouvelle scène folk française, Sourdurent. 

Derrière ce nom se cache « Sourdure » ou plutôt Ernest Bergez, bidouilleur, multi-instrumentiste et musicien. Une sorte de savant-fou, prêt à faire jaillir de son bordel organisé fait de machines, de câbles enlacés et, d'un violon et d'une cabrette, une musique hybride de transe, enracinée dans les traditions du Massif-Central et les sonorités électroniques. Après la sortie de son album L'Espròva en 2018, Sourdure se duplique en Sourdurent, une formule en quartet décidée à propulser les polyphonies et polyrythmies du terroir vers l'ailleurs. On a rencontré Ernest, son chef d'orchestre, ce compositeur qui soude la tradition franco-occitane avec l'électro.

Comment as-tu été initié à ces traditions musicales ?
Tout d'abord, les musiques traditionnelles d’Auvergne sont des pratiques existantes dans le massif central qu'on peut entendre dans beaucoup de lieux.
J'ai ensuite été amené à m'intéresser aux musiques occitanes avec des groupes comme Massilia Sound System et Fabulous Trobadors.
J'avais eu l'existence de cette langue par mes parents et par quelques recherches plus tardivement. Notamment à Lyon, quand j’étais en formation au Cefedem AuRa à Lyon pour passer mon diplôme de professeur de musique. Dans ma promo, il y avait des musiciens spécialisés dans les traditions comme Jacques Puech, qui joue dans Sourdurent en quartet. Avec eux, j'ai découvert plus en détails ces pratiques de musiques traditionnelles avec les musiques à danser, les traditions orales, etc...
J'ai  compris que l'Auvergne était une région occitanophone dès lors, j'ai commencé à me perfectionner au violon dans ces sonorités puis, à apprendre la langue.

Pourquoi « Sourdure » ?
C'est une histoire particulière, j'ai trouvé ça un jour sur mon carnet de notes ! Je m'en souvenais pas. J'ai du l'écrire quand ça me passait par la tête, peut-être par rapport à un lapsus que j'ai noté.
Quand je l'ai lu, je l'ai reconnu tout de suite, ça m'a paru comme une évidence.
Il y a beaucoup de choses qui se croisent derrière ce nom. Tu vois, cette forme humoristique que l'on a de détourner un mot qui devient autre chose ? C'est ça Sourdure, Il y a ces jeux de mots avec soudure, sourd et durent,  ça décrit un concept, un phénomène inexplicable. Cela s'est fait de façon spontané, à l'image de ma manière de créer.

Tu transposes les musiques traditionnelles dans des sonorités actuelles et futuristes, est-ce un moyen de les protéger ?
Je ne pense pas l'objet traditionnel en terme de sauvegarde. Nous sommes dans une période où il y a eu un gros travail de collectage et de documentation tout au long du XXe siècle, notamment dans les années 70 avec le revivalisme. Aujourd'hui, la période est différente, on a accès à une masse d’archives sonores et à pas mal de connaissances. Sauf qu'elles fonctionnent de manière automnes, c'est un milieu de niches. Beaucoup pensent qu'elles ont disparu alors qu'elles vivent, autant dans la danse que dans la musique ! Il y a toute une nouvelle génération qui la pratique.
Donc, nous on continue à les faire vivre en les pensant comme vivantes.
Notre solution c'est d'imaginer ces musiques au delà de ce qu'on peut trouver dans les archives.
En quelques sorte, j'invente, je fais des mensonges en mélangeant ces traditions avec d'autres sonorités. J'aime jouer avec  l’ambiguïté.
 
Tes morceaux sont des réadaptations de traditions et des compositions ?
La limite est très ténue. Je baigne depuis plusieurs années dans l'écoute et dans la pratique de ces musiques. Ça me donne une matière. Une sorte de langage qui me permet de créer en continue.
Toutes ces mélodies se retrouvent aspirées dans ma mémoire, je les retiens et je les ressors de manière spontanée et inconsciente en composant. Quelque fois, tu peux retrouver des phrasés existants, des mash up de bouts de textes,  mais ils sont triturés et transformés.

Sourdurent pourrait être la bande-son d'un film rétro-futuriste qui se déroulent entre l'Auvergne et une autre dimension ?
Oui, complètement ! (rires). Le point de départ est ma rencontre avec le répertoire traditionnel.
Moi, je viens à la base des musiques électroniques et expérimentales. A partir de ce moment là, toute ma création a été remise en cause. Quand je me suis mis au violon et au chant, ma façon de travailler la musique et notamment l’électronique, a totalement changé. Mon identité de musicien d'électro s'est hybridé avec mon identité de violoniste chanteur au sein des musiques traditionnelles.
Et crois moi, ça fonctionne très bien ensemble.

C'est là que tu as composé ton premier album, La Virée ?
Exactement, c'est l'aboutissement de toutes ces recherches et questionnements. Comment faire fonctionner tout ces éléments ensemble ? J'ai galéré crois moi ! J'ai du faire se battre ces univers et les faire danser ensemble. Et aujourd'hui c'est intégré. Il n'y a pas de ruptures entre ces deux mondes. L’électronique et la tradition font une virée commune.

Tu as procédé de la même manière pour l'album L’Espròva ?
Oui, il y a toujours ce travail d’ermite. Sauf que pour ce disque, je me suis entouré de pas mal de musiciens, notamment des soufflants. J'ai du imaginer des compositions avec des gens, la démarche à évolué.

Comme le dit, le titre, c'était une épreuve de plus ?
Ahah, Oui ! déjà, je tiens la barque. Je fais le rythme avec mes pieds en jouant du violon et en chantant en même temps (rires).
On pourrait imaginer cela comme une épreuve photographique. Tu vois le premier rendu d'une photo puis il y a un processus de transformation avec certains obstacles. Sourdure c'est ce concept.

Il y a aussi depuis quelques temps l'idée de t'adapter au lieu dans lesquels tu vas jouer. L'Opéra le 14 février et il y avait par exemple les Hautes-Alpes pour l'album Mantra ?
Oui, c'était une commande de l'association Dôme qui programme le festival Echo dans les Hautes Alpes. Ça se passe dans un endroit très spécial, la ferme du Faï, qui à un écho naturel immense. Il y a un système son fait de hauts-parleurs dans des trompes. Les neufs pièces ont été composées sur place. Le lieu a crée cette atmosphère de recueillement dans ce projet.

Cette fois-ci, ce sera à l'Opéra Underground, donc un nouveau concept ! Sourdurent, au pluriel ?! 
On va jouer un tout nouveau répertoire en formule groupe. C'est un cru tout neuf !
En groupe, on a voulu aller plus loin. On a laissé beaucoup de place à l’expressivité de la voix, une sorte d'ivresse dans le son. L’énergie devient assez forte et enveloppante. Il y a un effet de communion qui prend au tripes, et cela, ne peut passer qu'à travers un collectif.

La musique occitane est proche de beaucoup d'autres musiques traditionnelles comme le forró brésilien. Vous aimez traverser les frontières, on entends même dans votre musique des  influences orientales méditerranéennes.
C'est le résultat des expériences avec Sourdure. J'ai défriché les musiques du massif central assez librement en les mélangeants avec d’autres traditions. Dans les musiques de violon du Massif Centrale, ses chants, la cabrette (une forme de cornemuse auvergnate), on distingue toute une richesse de timbres et de modes qu'on retrouve partout ailleurs dans le monde, dans le pourtour méditerranéen et au Moyen-Orient. Il y a un croisement évident, autant l'exprimer.

Et l’électronique ?
J'utilise des synthétiseurs modulaires, des pédales à effets. L’électronique sert beaucoup à faire des bourdons, des sons continues, des éléments rythmiques qui viennent se maquiller à l'intérieur des sources acoustiques.

Quels sont les messages de tes chansons ?
Les textes sont de ma confection à l'exception d'un. C'est une tentative pour moi de manier la langue occitane. On a une forme d'esprit païen, on aborde des questions plus ou moins philosophiques.
Comme par exemple, pourquoi on a besoin de sortir de soi-même dans les moments de fêtes ?
Il y aussi un compte initiatique sur la jeunesse, comment un enfant apprend à marcher, ou comment un ado va quitter la maison familiale ? Il y a plusieurs  liens avec la musique de Sourdure derrière ces histoires. On aime cette atmosphère énigmatique.

Vous êtes en quelques sortes des Sun Ra d'Auvergne. Peut-on parler d'Auvergnafuturisme ?
(Il rigole de nouveau) Ouai Sun Ra ça nous parle ! Il a développé un imaginaire futuriste à une période où l'idée de futur servait à faire converger tout un tas d'aspirations.
Aujourd'hui, l'idée de futur est différente, on est pas dans une démarche vraiment futuriste, même si notre musique est introspective. Nous sommes plutôt « présentistes ».

Comment va se présenter ce concert dans l'Opéra Underground ?
Comme je te le disais, ça sera une communion. Être ensemble dans un état commun. Il ne faut pas hésiter à se lever et se regarder dans le public et partager les émotions, sans être obliger de nous observer jouer. Puis cette communion donnera sûrement un album dans un futur proche.

Actuellement, on peut voir fleurir toute une scène en France qui s'affranchissent des courants mainstream, en se réinventant les traditions. Comment expliques-tu ce regain ?
Il n'y a aucune raison pour que ça n'arrive pas. Les différentes pratiques musicales qui existent sur le territoire français qui se sont transmises sont toujours vivantes. Rien ne peut les empêcher de se croiser. C'est une affaire de générations. Les nouvelles générations de musiciens traditionnels rencontres des artistes d'autres sphères et, ça crée des choses, des nouveaux champs pour ces musiques. Sourdurent, le collectif La Nòvia, La Tène, Bégayer, L’Ocelle Mare en sont des beaux exemples.

Si tu pouvais faire revivre un artiste pour l'inviter avec vous jouer sur scène, tu penserais à qui ?
Boby Lapointe ! C’était un artiste de cabaret et de music-hall. Il arrivait tout seul et concentrait les intentions. Il déblatérait à toute vitesse des paroles avec un fort jeu sur la langue, et un accent prononcé. Je le verrais vraiment bien intervenir dans la soirée sur notre musique. Il nous ferait une jonglerie de mots magnifiques et ça créerait un climat joyeux.