Note d'intention du Metteur en scène

Ce qui me fascine le plus chez Berlioz, c’est son côté visionnaire. Voilà pourquoi il est l’un de mes compositeurs préférés, car il ne s’arrête pas à la narration d’une histoire mais transforme celle-ci en un voyage personnel, au cours duquel sa musique agrandit les espaces, élargit l’horizon et l'insère toujours dans une perspective très originale.
Je me suis aperçu de cette particularité lorsque j’ai monté La Damnation de Faust il y a quelques années et je retrouve aujourd’hui, dans Béatrice et Bénédict, la même caractéristique.
Cet opéra repose sur une comédie de Shakespeare qui, dans le texte original, est beaucoup plus complexe que le livret de Berlioz. Shakespeare introduit un groupe de personnages comiques et un “méchant”, que Berlioz préfère supprimer pour se concentrer exclusivement sur le thème des sentiments, représenté par Béatrice et Bénédict, ainsi qu’Héro et Claudio.
Il s'agit là de deux couples très différents et racontant deux expériences d’amour tout aussi différentes. Je dirais presque, à l’opposé.
Il se peut que Héro et Claudio ne paraissent pas aussi importants dans l’histoire ; pourtant, Berlioz consacre à Héro l’une des arias les plus longues et les plus intenses. Héro nous fait part d’un vrai désir et d’une souffrance : le besoin d’un amour perçu comme une sécurité, une protection, une fidélité. Entendu comme un foyer, un refuge, une force insufflée par son père Leonato et son amie Ursule.
Tels sont les symboles qui illustrent la relation entre Héro et Claudio et que l’on verra au cours de l’histoire : un foyer qui tombe du ciel pour créer l’image d’un nid d’amour pouvant en même temps constituer un piège, comme une toile d'araignée : le symbole d’un cadre conjugal en suspens et désespérément rêvé.
Pour Claudio, être militaire est synonyme de respect, de discipline et d’obéissance, à savoir les règles représentées par Don Pedro.
Pour Béatrice et Bénédict, l’amour est en revanche une dimension qui touche à l’instinct, le côté le plus sauvage et le plus mystérieux de la nature humaine. Leur quête ne vise pas à établir un foyer, mais elle revêt un caractère primordial, car elle est liée à un sentiment de liberté qui ne relève pas de la morale ou de la religion. Ils sont libres de s’aimer et de se haïr, sans rien devoir se promettre. Ils rêvent d’un état d’indépendance semblable à un jardin sauvage, un Éden où ils puissent se sentir comme Adam et Ève, nus, sans avoir à prouver quoi que ce soit à quiconque. Leur amour est orageux, violent, fier, insaisissable pour eux-mêmes, comme s’ils étaient deux animaux. Pour Bénédict, contrairement à Claudio, être un militaire a quelque chose à voir avec l’aventure, l’adrénaline, le risque.
Ainsi l’histoire de Shakespeare, à travers la magnifique musique de Berlioz, devient l’occasion d’un voyage au cœur de la dynamique de l’amour.
Le tout est géré par un nouveau personnage, inventé par Berlioz : Somarone.
Somarone est d’emblée devenu pour moi un cousin du Don Alfonso de Così fan tutte. Cynique, méprisant, engagé dans un pari : parvenir à démontrer que la fin de l’histoire sera consacrée par la formule lapidaire : “Bénédict, l’homme marié !”. À l’instar de Don Alfoso, Somarone ourdit là aussi une machination, un canular, une intrigue constituant le parallèle de la trame shakespearienne, dans laquelle Béatrice et Bénédict sont épiés et manipulés.
Somarone enregistre toute l’histoire avec maniaquerie, obsessivement, grâce à l’aide du chœur qui fonctionne comme dans un grand “Truman Show” où tout s’échafaude dans le dos de Béatrice et Bénédict, pour ne se dévoiler qu’à la fin.
Qu’adviendra-t-il de Béatrice et Bénédict, finalement piégés et enfermés dans un écrin de verre ? Réussiront-ils à vivre leur amour en disposant de la liberté dont ils ont tant besoin ?
La conclusion se trouve dans leurs mots :

Sûrs de nous haïr, donnons-nous la main !
Oui, pour aujourd’hui la trêve est signée ;
Nous redeviendrons ennemis demain.

Leur nature ne saurait être asservie à un cadre qui les immobilise et leurs ailes leur permettront de prendre un nouvel envol.

Damiano Michieletto