Note d'intention d'Eugen Jebeleanu

« Suite au séisme de Los Angeles, en 1994, une panne électrique générale plongea la région dans une obscurité totale. Cet événement fit place à un ciel « étrange », rapportèrent les commentateurs, « extrêmement étoilé ». Les habitants de Los Angeles observaient, de fait, un ciel étoilé sans lumière parasite pour la première fois de leur vie. C’est de cette image, initiatrice de l’œuvre et de son titre, que se construira l’atmosphère du spectacle et c’est de cette obscurité que surgiront les personnages, leurs histoires et la musique de John Adams.

I Was Looking at the Ceiling and then I Saw the Sky est né dans les Etats-Unis des années 90, au cœur d’une situation politique complexe, au sein d’une société discriminatoire, raciste et conservatrice. Un quart de siècle plus tard, Donald Trump est au pouvoir et la situation ne semble pas avoir trouvé de dénouement dans une politique qui propage la haine, l’exclusion et le nationalisme. Des murs à ériger pour les uns, des murs à détruire pour d’autres. De nos jours, des mouvements tels que Black Lives Matter, initié en 2013, nous rappellent que les brutalités policières, les meurtres perpétués par la police sur les Afro-Américains et les discriminations « raciales » dans les jugements rendus par le système de justice américain, sont toujours, hélas, d’une actualité brûlante.

Le livret de June Jordan explore des thématiques telles que le système judiciaire, l’oppression policière, le racisme, l’immigration, la sexualité, la religion, le rôle des médias dans la propagation de la haine - à la recherche d’histoires sensationnelles dont repaitre leur audience. Si le livret aborde ces sujets avec une certaine dose d’humour et creuse par le biais de l’intime les relations entre les personnages qui apparaissent comme autant de figures du melting pot américain, ces figures ne sont toutefois pas dénuées de clichés encombrants et nous poussent à questionner la représentation de la diversité sur les scènes du spectacle vivant - un débat très présent, en France, aujourd’hui.

Étant moi-même un étranger en France, je me sens souvent placé dans une position d’immigré toléré, même si c’est en France que je me suis construit en tant qu’artiste et citoyen. C’est de la France et à la France que j’ai donc envie de parler avec cette mise en scène et depuis mon ressenti d’immigré que j’ai envie de raconter ces histoires. Les notions de normes sociales, d’identité et de liberté seront donc, en partant de ce postulat, le moteur de ma démarche de mise en scène de I Was Looking at the Ceiling and then I Saw the Sky, dans le but de dénoncer les étiquettes et de transcender le regard du spectateur au-delà du politically correct, le confrontant ainsi à son propre système de valeurs.

Je vis aujourd’hui entre la France et la Roumanie et je me construis sur les gravas du passé, ceux de ma famille et ceux de mon pays mais avec la conviction qu’une possibilité de créer des ponts entre les cultures est encore possible, au-delà des préjugés, des limites et des jugements de valeurs. De fait, ma démarche artistique est de donner voix à des individus anonymes, des non-héros qui n’appartiennent pas à la majorité et qui n’adhèrent pas à la « culture dominante », construisant un art ouvert aux voix minoritaires, à ce qui est en marge, aux révoltes contre des systèmes qui oppriment nos initiatives afin d'affirmer notre liberté d’expression.

Le tremblement de terre dont les sept personnages sont victimes leur servira de révélateur et bouleversera leurs choix de vie. La musique de John Adams qui pendule entre jazz, ballade lyrique, funk, soul, blues, et rythmes latino-américains est une cartographie sonore parfaite pour raconter cette diversité, cette hétérogénéité des thématiques abordées. En partant d’un réalisme social, je souhaite faire un opéra pop décalé, en m’inspirant d’artistes queer tels que Pierre et Gilles, pour sublimer les différences, en montrant l’intimité des personnages dans leur habitat, prisonniers de la société ou bien de leur propre cellule.

Ce tremblement de terre résonne également avec l’urgence écologique actuelle, avec les bouleversements climatiques et les catastrophes naturelles auxquels nous sommes de plus en plus confrontés. Quel est notre part de responsabilité individuelle et collective face à ces bouleversements, face aux séismes provoqués par l'extraction de pétrole ou de gaz de schiste ? Et sans aller jusqu’aux États-Unis, plus proche nous, plus proche de l’Opéra de Lyon et du Théâtre de La Croix Rousse, les départements de la Drôme et l'Ardèche ont été touchés par un tremblement de terre d'une magnitude 5,4 le 11 novembre dernier. Une secousse qui n'a duré que 10 secondes, mais qui a fait de nombreux dégâts. D'après certains sismologues, une carrière monumentale exploitée depuis plus d'un siècle pourrait en être à l’origine. Avec le temps, le prélèvement des roches aurait allégé la montagne, faisant remonter la plaque tectonique et précipitant le séisme.

La jeunesse américaine des années 90, sacralisée par les séries télévisées, était le symbol d’un rêve américain auquel, aujourd’hui, nous n’osons plus rêver. Quelle sont les rêves de la jeunesse d’aujourd’hui ? Pourquoi les Gilets Jaunes se battent-ils ? Les « Jokers » ? Les stigmatisés ? Les opprimés dont les voix des personnages de I Was Looking at the Ceiling and then I Saw the Sky peuvent se faire l’écho ? »