Mélisande

Dans l’opéra de Debussy, Mélisande chante du haut de sa tour face à un Pelléas éperdu. Comme Raiponce, dans le conte écrit par Grimm, elle évoque ses longs cheveux qui se déploient sensuellement pour atteindre le sol. Or, le texte que Maeterlinck avait écrit pour ce passage était différent. Il établissait un lien avec un autre conte, de Perrault cette fois, plus âpre, plus cruel.

Si je relis l’œuvre à la lumière de Barbe-Bleue, l’opéra m’apparaît tout entier comme la remémoration d’un traumatisme originel qui s’est inscrit profondément et durablement dans un corps blessé. Mélisande, comme la petite fille apeurée qu’elle reste à jamais, comme la sœur qu’elle demeure éternellement parmi ses sœurs d’infortune, y compris quand elle a échappé à son bourreau, ne supporte plus d’être touchée, même par devoir, même par amour. Loin d’être une victime, elle agit, elle met en place des mécanismes de défense très efficaces : le silence, l’esquive, le mensonge. La reproduction de la scène traumatique, cette violence de Golaud qui pourrait aller jusqu’au meurtre, la libère de la peur d’être touchée, de la peur d’être frappée, de la peur d’être tuée. Mélisande se trouve, elle se débarrasse de sa chrysalide protectrice : l’enfant devient femme, elle se donne à Pelléas au moment où elle le décide. Dans la dernière scène, elle ne craint plus Golaud, elle ne craint plus la mort.

Mélisande n’est pas pour nous une histoire d’amour, c’est l’histoire d’un traumatisme. Ce n’est pas l’histoire d’un couple, c’est l’histoire d’une femme blessée face à trois hommes qui représentent trois figures du masculin, trois âges de la vie, et la contemplent avec une fascination mêlée d’incompréhension car il leur manque la clé de la connaissance, la clé du passé.

Pour retraverser cette histoire, pour accompagner Mélisande dans le chemin d’une reconstitution réelle ou rêvée, j’inviterai les spectateurs à la suivre, au sens propre comme au sens figuré dans les fragments émaillés de son histoire. Pour ce faire ,le choix du Musée des Tissus de Lyon s’est imposé. Lieu de mémoire, il peut servir idéalement d’écrin aux souvenirs remémorés. Ancien hôtel particulier, il sera le château de Golaud, ce Prince au sombre royaume. Refuge de vêtements et de toiles du passé, il sera le linceul dans lequel il protègera le corps de Mélisande. Un espace particulier, une déambulation dans des pièces à taille humaine, pour que le public soit au plus près des chanteurs, des acteurs, et puisse revive avec eux ce voyage sensible, au pays de l’ombre de la lumière, du mensonge et de la vérité.

Richard Brunel