L'Enfer et la lumière

À propos de "De la maison des morts" de Krzysztof Warlikowski

Intentionnellement, Krzysztof Warlikowski n’a pas voulu relire le récit de Dostoïevski durant la phase de préparation de cette mise en scène. L’oeuvre du romancier russe a été essentielle pour lui, au même titre que celles d’autres grands auteurs européens, lorsqu’il avait une vingtaine d’années. Certains des personnages des Frères Karamazov, de L’Idiot, de Crime et châtiment sont toujours très présents dans sa mémoire et forment un ensemble de figures fascinantes qui l’aident à penser le monde. Mais c’est précisément l’envoûtement dostoïevskien qu’il a préféré tenir à distance dans ce travail pour se concentrer sur l’adaptation qu’en propose Janáček afin de développer, à partir de ce livret et de cette partition, un univers qui ne soit pas « russe » à proprement parler, mais plus universel. Cet univers carcéral est celui que nous pouvons rencontrer en Turquie, au Brésil, au Mexique ou en Chine, comme dans nos démocraties occidentales. Il y a une universalité de la souffrance et une même volonté que nous retrouvons sur tous les continents de faire subir à celui qui a fauté les pires redressements. L’humiliation, la violence, la solitude, la peur sont présentes dans toutes les prisons, quel que soit le régime politique qui les dirige. Avec des nuances sans doute, importantes parfois. Mais il s’agit toujours d’hommes et de femmes auxquels on retire la liberté. En français, l’usage du mot « peine » est double : on dit d’une personne qu’elle a de la peine lorsqu’elle souffre ; on dit également d’un détenu qu’il purge une peine. La prison, c’est donc une souffrance et une condamnation. La condamnation à la souffrance.

Qui peut affirmer qu’il ne passera jamais une nuit en prison ? Qui peut affirmer qu’il ne commettra jamais d’acte délictueux ? Même l’expression d’une pensée ou la défense d’un raisonnement peuvent être considérées comme des atteintes à la morale, à la religion ou à la soidisant sécurité d’un État. En appeler à la démocratie, à l’égalité des droits entre tous ceux qui partagent un même territoire, à la liberté sexuelle, à la possibilité pour les femmes de jouir pleinement et sans entrave de leur corps, à l’indépendance et à l’irrévérence artistiques peuvent valoir procès et incarcération. Le contrôle de la pensée dans plusieurs États d’Europe centrale, pour ne s’en tenir qu’à des pays voisins, membres de l’Union européenne, atteint des proportions extraordinaires. La prison idéologique préfigure la prison physique. Dans plusieurs de nos « admirables » démocraties, porter secours à un réfugié qui a tout abandonné, qui a traversé la mer Méditerranée dans des conditions effrayantes et qui cherche à entrer dans un pays dit des « droits de l’homme » pour espérer enfin vivre avec décence peut vous faire passer devant un juge et, en cas de récidive, vous conduire sous les verrous. Ce n’est pas qu’à Istanbul, Moscou ou Pékin que la liberté d’expression est chèrement payée. La montée du populisme et des mouvements identitaires accroît les dangers à l’intérieur de nos propres frontières. La série époustouflante The Handmaid’s Tale souligne que le pire n’est pas loin, qu’il faut peu de choses pour qu’une démocratie comme les États- Unis bascule dans le totalitarisme, qu’il faut peu de choses pour que ce que nous chérissons le plus aujourd’hui nous entraîne au cachot.

Dans l’extraordinaire opéra de Janáček, il n’y a pas à proprement parler de personnage principal ou de narration linéaire. On y découvre des hommes qui portent tous un passé violent, terrible. Seuls le temps et le lieu associent les récits et les mémoires. L’arrivée de Gorjančikov nous fait pénétrer dans une enclave pénitentiaire hyper sécurisée. Il se présente comme un prisonnier politique. Nul autre délit ne lui est reproché, semble-t-il, que celui de penser autrement, de penser librement. À la différence du personnage de Dostoïevski dont il est la lointaine traduction, il n’a pas de sang sur les mains. Son séjour dans cette prison ne tient apparemment qu’à cette propension à penser le monde différemment. Et le voilà plongé dans un univers auquel rien ne le préparait, où la vie est en permanence menacée, où les rapports de force sont omniprésents. C’est là cependant qu’il va faire l’expérience de la diversité des aventures humaines, qu’il côtoie pour la première fois sans doute des hommes dont les biographies ne ressemblent en rien à la sienne. Des hommes brutaux et féroces, des hommes désespérés et perdus, une communauté d’hommes avec ses lois, ses groupes et ses hiérarchies que nul ne conteste sinon au prix du sang. Et c’est dans cet espace clos qu’il fera quelques unes de ses plus belles rencontres, de celles qui modifient le regard que nous portons sur ceux qu’hier encore nous prenions pour les pires salauds. La douleur est au coeur de ce monde. Derrière toutes les expériences, tous les récits, tous les souvenirs, il y a la douleur, l’impossible oubli de la douleur. Non pas seulement la douleur de se retrouver enfermé, mais la douleur existentielle, celle plus profonde qui marque à jamais, souvent dès l’adolescence, un destin. Et il y a les fantômes des femmes dans ce monde masculin. Des femmes adorées, des femmes trahies, des femmes qui ont trahi, des mères. L’intellectuel Gorjančikov découvre quel or il y a dans la boue, pour reprendre une image de Jean Genet. L’or le plus vif, mais toujours menacé de disparaître sous le talon, le poing ou le couteau. Chacun des personnages possède un peu de cet or. Qu’il soit meurtrier ou voleur. Même celui qui semble être la plus misérable crapule abrite cette lumière.

Christian Longchamp
Dramaturge