Alexander Raskatov

Entretien

Cœur de chien, votre précédent opéra, donné en création française à Lyon, en 2014, tirait son livret du récit homonyme de Mikhaïl Boulgakov (1925) ; en choisissant Heiner Müller pour GerMANIA, votre second ouvrage lyrique, vous optez pour un texte tout aussi politique…
Serge Dorny, directeur de l’Opéra, m’avait conseillé la lecture des deux Germania d’Heiner Müller. Germania Mort à Berlin, la première pièce, qui date de 1971, et Germania 3, les spectres du Mort-homme, sa dernière, de 1995. Je dois confesser que cet écrivain m’était alors inconnu… Ses entretiens montrent une pensée intrigante et paradoxale, que j’ai découverte avec encore plus d’intérêt dans Germania, au style aiguisé comme un scalpel. Avec une froideur extrême, Müller y expose la volonté de nuire, le meurtre à tout prix : le symbole de la barbarie… En outre, la structure inhabituelle, étrange, de la pièce m’a conquis. Germania 3 se découpe en neuf séquences où, comme dans une cérémonie funèbre, se succèdent des protagonistes sans rapport les uns avec les autres, et mûs par des sentiments contraires, entre violence, trivialité, désespoir, duplicité et ironie.

Quel est le sujet de l’opéra ?
On se rapproche de Guerre et Paix par le nombre de personnages ! C’est l’une des particularités de ce drame, et la raison pour laquelle l’écrivain n’a pas adopté une forme narrative traditionnelle, qui va de A . B, concevant plutôt une suite de scènes dramatiques dans l’esprit du Eugène Onéguine de Pouchkine. L’œuvre traite de son époque, la Seconde Guerre mondiale, et de la question du pouvoir – et sa finalité –, à travers l’affrontement entre Hitler et Staline. Aujourd’hui, nous savons qu’en appliquant les mêmes "méthodes", sous couvert d’idéologies différentes, nazisme et communisme étaient les deux faces d’une même pièce…

Heiner Müller relie son texte également à la littérature allemande, celle de Kleist, des Nibelungen de Wagner, etc.
Pour une lecture plus immédiate, et afin de clarifier les scènes à l’opéra, j’ai délibérément écarté plusieurs références culturelles au passé immédiat de l’Allemagne au profit de correspondances plus spécifiquement musicales. Ce dialogue avec les morts et les spectres du passé sera maintenu dans la trame de la partition sous forme de discrètes allusions – ce sont autant de masques que je me suis appropriés.

Malgré la gravité du sujet, GerMANIA se rattache-t-il à l’esprit humoristique qui prévalait dans Cœur de chien, votre précédent ouvrage lyrique ?
Cœur de chien (2010) débutait comme une bouffonnerie, mais basculait dans un vrai drame au deuxième acte. GerMANIA est une tragédie dans l’esprit antique : ce passé immédiat n’a rien de comique, bien sûr. Néanmoins, j’ai tenté de cultiver une certaine distance vis-à-vis d’événements qui ont eu lieu soixante-dix ans plus tôt, en montrant, à l’instar du dramaturge, l’absurdité de cette période – qui a perduré par-delà la mort de Hitler et Staline, avec l’entrée de tanks soviétiques dans Budapest (1956)… En résumé, le texte est beaucoup plus sarcastique qu’humoristique et j’ai donc pris le parti de mettre en avant le "nonsense" et l’humour noir. Par ailleurs, j’ai voulu quelque peu "torpiller" la couleur habituelle du grand orchestre en fosse, en lui adjoignant des instruments plus "sauvages", des percussions notamment, qui, bien employées, devraient faire sourire et provoquer cet effet décalé.

À l’issue de la création de Cœur de chien, vous écriviez que cet ouvrage « pourrait n’être que la première étape d’une réflexion sur l’histoire de mon pays ». GerMANIA
s’insère t-il dans ce cadre ?

L’histoire de la Russie n’est qu’une suite de tragédies. Staline a tué le meilleur de notre société… comme sept siècles auparavant Gengis Khan déferla sur l’Occident en combattant les populations ! Les problèmes que nos sociétés rencontrent aujourd’hui relèvent directement de cette période où Hitler et Staline ont envoyé dans les camps, puis massacré leurs opposants politiques, les élites, les scientifiques, les artistes, les intellectuels, etc. Une partie de ma famille a été persécutée. Ma mère, médecin, a été arrêtée, mon grand-père a survécu à huit ans de goulag, mon oncle est mort dans la fleur de l’âge, sous un tank, en Ukraine, et un membre de la famille de mon père a été tué par les nazis, à Babi Yar. Donc, avec Müller, je peux dire : assez. Moi aussi, j’ai le droit d’écrire sur ce sujet (rires) !

Franck Mallet