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Romeo Castellucci

Entretien avec Romeo Castellucci

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JEANNE D’ARC AU BÛCHER 
Notes de mise en scène, par Romeo Castellucci

Jeanne d’Arc au bûcher, oratorio dramatique d’Arthur Honegger sur un livret de Paul Claudel, s’inspire des actes du procès pour esquisser un portrait allégorique de Jeanne la Pucelle. Comment avez-vous abordé le personnage de Jeanne d’Arc ?

Jeanne d’Arc est un personnage qu’il faut aborder en prenant de la distance, un personnage pour lequel une bataille s’impose, celle qui consiste à l’affranchir du poids de l’histoire et de la propagande. Jeanne d’Arc est une sainte catholique condamnée pour hérésie, érigée en symbole du martyre glorifié ; c’est une héroïne pour les républicains et les royalistes, une icône pour le régime de Vichy et les mouvements de résistance ; elle fait figure d’emblème pour les Suffragettes et la défense des droits démocratiques mais les partis nationalistes et les xénophobes s’en sont aussi emparés pour en faire leur nouveau porte-drapeau. Elle a été tour à tour assimilée à des figures bibliques telles qu’Esther ou Judith, à une prostituée finaude, à l’incarnation sur terre de la pureté spirituelle, à une amazone, à une sorcière.

Dès lors, il s’agit principalement de s’insurger contre les symboles, contre l’hagiographie, contre la commémoration nostalgique de l’histoire et contre la célébration de l’héroïne céleste. Cette Jeanne d’Arc n’est ni la sainte, ni la victime expiatoire de la « raison politique ». Il s’agit de couper radicalement avec son image, avec les strates idéologiques qui y ont sédimenté. Il s’agit d’enterrer les oripeaux des symboles en les considérant tout au plus comme des épaves inhumées. 

Cette mise en scène se présente alors comme une opération qui consiste à dépouiller quasi littéralement le personnage de Jeanne d’Arc de ses couches de peau successives pour pouvoir saisir l’être humain dans sa nudité. C’est une allusion à la fouille stratigraphique et à l’exhumation archéologique. C’est une façon de ramener ce personnage à la réalité, avec son pouvoir fracassant d’extraction d’un élément vivant et parlant. Il ne s’agit pas de se demander ce que Jeanne d’Arc signifie pour nous aujourd’hui mais ce que nous, nous signifions pour elle. Jeanne devient le miroir qui renvoie au spectateur que je suis mon propre regard pour que je devienne le témoin oculaire de ma propre présence. 

Dans Jeanne d’Arc au bûcher la forme — l’oratorio — et le drame musical se fondent pour ne faire plus qu’un et cette unité est inattendue. Comment êtes-vous entré dans cet opéra fondé sur une relation « contrapuntique » entre les mots, les sons et l’action scénique ?
Honegger accomplit une forme de déconstruction du genre lyrique. Nous savons que sa conception de l’opéra était fondée sur une critique profonde du théâtre lyrique qu’il considérait comme proche du tarissement. Selon lui, l’avenir de l’opéra résidait dans une dramaturgie capable d’accueillir synchroniquement des valeurs musicales et des voix récitantes interprétées par des acteurs. Cette juxtaposition de dialogues parlés, de mélologues déclamés suivant le tempo et de véritable chant crée des espaces de liberté extraordinaires. 

Dans le livret, le parti pris de Claudel se fonde sur le topos selon lequel lorsque la mort est proche, le mourant voit défiler toute sa vie. La séquence allégorisée des flash-back permet une sorte de récapitulation extrême de la vie de Jeanne et se prête à une représentation victimaire de l’humble petite bergère qui endosse le rôle de bouc émissaire. Pour ce faire, Claudel le catholique nous restitue une France païenne traversée par une grossièreté carnavalesque qui célèbre le ventre, la chère, le vin avec une allusion à la sexualité, latente dans ce type de fêtes. Au plan musical, Honegger incarne cette dimension folklorique en jouant sur une juxtaposition de styles et de langages hétérogènes, de l’ingénuité de la chanson de Trimazô au hurlement sourd des ondes Martenot, de la franche sonorité populaire de la musique de foire au chant antiphonal. La musique, composée suivant les strates de la mémoire, est une porte qui s’ouvre sur un voyage intérieur. On peut dire que cette mise en scène sert la musique d’Honegger et « dessert » le livret de Claudel.

Dans le livret de Claudel, la scène du bûcher constitue le point d’orgue dramatique à partir duquel la vie de Jeanne se déroule à rebours. Dans votre mise en scène, comment se présente ce voyage à rebours ? 
Il m’a fallu faire tomber Jeanne d’Arc de son piédestal et introduire un personnage médian, un être humain « sans contenu ». La Pucelle fait irruption telle la foudre qui s’abat sur une personne quelconque et vient perturber un aperçu de quotidienneté. Cette nouvelle présence, qui vit maintenant en un lieu inapproprié, devient l’enveloppe qui abrite les voix que nous écoutons, une figure prismatique dans laquelle se réfractent les strates de cette histoire. Il est question d’invasion et de possession. C’est comme si Jeanne devenait à son tour une voix. Dans un certain sens, on pourrait dire que sur scène il n’y a personne à part les voix. La dimension acousmatique et la spatialisation du son sont essentielles. Cet espace de fiction fait s’écrouler toute référence, met entre parenthèses le personnage de Jeanne pour en proposer une nouvelle représentation sous autre angle, très terre à terre, dans le but de mettre au jour un noyau humain dans la niche laissée vacante par le symbole.

Il s’agit de mettre une chose dans une autre pour percevoir le sens de l’erreur fatale : c’est un piège qui  écarte la voie de l’illustratif. Nous sommes en présence d’un milieu qui « ne correspond pas » et ici les éléments festifs, ironiques et caricaturaux se drapent d’obscurité. Ce détachement permet de changer la clé de lecture de chaque objet. Il s’agit de jouer un double jeu en admettant en toute conscience l’élément étranger, en érigeant une structure complexe avec laquelle transiger avant de l’abattre. Son approximation calculée et son caractère indéterminé créent un champ de liberté pour le spectateur, une sorte de porte laissée ouverte.

Jeanne entendait des voix, nous entendons la voix – loin, très loin – de Jeanne.

La presse en parle

« Un metteur en scène incontournable de la scène théâtrale contemporaine. » France Culture

« Romeo Castellucci : le plus grand voyant de la scène » Télérama 

« Artiste parmi les plus attendus, et en même temps parmi les plus inattendus » La Croix 

« Romeo Castellucci, le théâtre de choc » Paris Match
 

Précédents spectacles

Extraits de :

Parsifal de Richard Wagner
Roméo Castellucci, mise en scène
Créé en janvier 2011 au Théâtre royal de La Monnaie (Bruxelles)

Inferno, Purgatorio, Paradiso d’après La Divine Comédie de Dante
Roméo Castellucci, mise en scène
Créé en juillet 2008 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes dans le cadre du Festival d’Avignon

Orphée et Eurydice de Gluck
Roméo Castellucci, mise en scène
Créé en juin 2014 au Théâtre royal de La Monnaie (Bruxelles)

Moses und Aron de Schönberg
Roméo Castellucci, mise en scène
Créé en octobre 2015 à l'Opéra Bastille

Bibliographie

Les écritures de plateau – Bruno Tackels
« Cet essai est une tentative de description des grandes mutations qui affectent la scène contemporaine depuis les années 1990. De nombreux artisans du plateau cherchent et inventent aujourd’hui de nouvelles relations à l’écriture. Leur enjeu n’est plus d’opposer texte et spectacle, pièce et mise en scène. Ce livre tente de saisir comment les artistes d’aujourd’hui, en ce début de XXIe siècle, rebattent les cartes de la création, et par l’écriture du plateau, déconstruisent les catégories du siècle précédent. »Les pèlerins de la matière – Romeo et Claudia Castellucci

Les pèlerins de la matière – Romeo et Claudia Castellucci
« Il y a dans le travail de la Socìetas Raffaello Sanzio tous les signes d'une œuvre profondément novatrice dans l'espace théâtral européen. Cette troupe italienne s'essaie depuis 1980 ans à l'invention d'une véritable langue pour la scène. Autour de Romeo Castellucci‚ un groupe s'est constitué pour nourrir les différents métiers de l'art théâtral. Leurs apports et leurs questionnements proviennent des différents champs du savoir humain : l'art théâtral bien sûr‚ mais aussi la musique, la peinture‚ l'opéra‚ la théologie‚ l'histoire‚ la médecine‚ la science‚ la philosophie - toute forme d'intelligence du monde devient pour eux le prétexte à une traduction scénique. »

Ces années CastellucciJean-Louis Perrier
Les pages de ce livre donnent forme à tout ce que, au cours des ans, j’ai cherché à oublier. Seule la capacité de vision d’un spectateur combattant comme Jean-Louis Perrier pouvait témoigner de ces pans du passé, pas moi. C’est stupéfiant de relire ces témoignages et de voir combien la quantité était un des éléments prédominants, là où mon travail m’a toujours semblé tendre vers un espace sans contenu, un lieu de révélation, un renoncement au discours. J’ai toujours eu le soupçon que le théâtre était pour moi un travail sur le présent exprimé dans le langage du présage. L’auteur de ce recueil, au contraire, a voulu fixer les propos émis, a voulu relire mon travail à travers les pans du passé qu’il a connus comme critique et spectateur. Cependant, Jean-Louis Perrier ne s’est pas limité seulement à cela parce qu’il a voulu, de temps à autre, me faire parler. La richesse de son analyse m’aidera à prendre un recul supplémentaire, désormais, avec ce qui a été fait.
Romeo Castellucci