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Le retour de Peter Sellars

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L’Opéra et la cité
Cheveux dressés sur la tête, colliers ethniques et chemises pétulantes, encore ravivés par le regard – malicieux – et le sourire – enjoué : Peter Sellars, ex- « enfant terrible » de la mise en scène d’opéra né en 1957, défie le temps qui passe et l’embourgeoisement des attitudes. Avec lui, un peu de soleil californien vous réchauffe, un vent de liberté flower power vous décoiffe – et une bienveillance humaine vous accueille, que les conventions s’acharnent si souvent à engoncer dans des costumes. Peter Sellars est surtout un citoyen du monde : depuis trente ans, son travail participe d’une réflexion sociale, politique et spirituelle autant qu’artistique ; une réflexion dont l’opéra est un medium mais la finalité, une éthique.

Avec Giulio Cesare, découvert par Bruxelles en 1988 puis Nanterre en 1990, avec ensuite la Trilogie Mozart / Da Ponte, parvenue à Vienne en 1989, l’Europe écarquillait les yeux sur un Empire romain passé au filtre des States, un marivaudage vitriolé façon Brooklyn, une conception de la mise en scène d’opéra flirtant avec le miroir sans tain et entraînant le public au plus près des personnages. Cet art de la collision fertile – que le terme d’« actualisation » ne rend qu’imparfaitement –, Peter Sellars l’exerce ensuite sur les ouvrages les plus ambitieux (Saint François d’Assise de Messiaen en 1992) et les plus inclassables (Theodora de Haendel en 1996), via un répertoire plongeant ses racines dans des traditions éloignées (Le Pavillon aux pivoines de Tan Dun en 1998) ou émergeant de la création la plus contemporaine (L’Amour de loin de Kaija Saariaho en 2000), lors de rencontres artistiques aux contours novateurs (avec le vidéaste Bill Viola pour Tristan et Isolde en 2005, comme avec l’espace architectural de la Philharmonie de Berlin lors des Passions de Bach en 2010 et 2014).

Une aventure au long cours s’en détache : la collaboration avec le compositeur américain John Adams. Toutes ses œuvres scéniques ont été créées dans une mise en scène de Peter Sellars, voire sur une idée qu’il avait suggérée (Nixon in China en 1987, The Death of Klinghoffer en 1991) ou sur un livret qu’il a signé ou organisé (Doctor Atomic en 2005, A Flowering Tree l’année suivante, The Gospel According to the Other Mary en 2013). A la conjonction de leurs deux univers : la curiosité envers la tradition du conte (A Flowering Tree), le questionnement spirituel (The Gospel According to the Other Mary ou El Niño en 2000 sont des oratorios-opéras), mais plus encore l’histoire contemporaine. La visite de Richard Nixon à Pékin (Nixon in China), le tremblement de terre à Los Angeles en 1994 (I Was Looking at the Ceiling and Then I Saw the Sky, 1995), les travaux du physicien Robert Oppenheimer, « père de la bombe atomique » (Doctor Atomic), y sont autant de catalyseurs d’enjeux individuels devenant planétaire.

C’est d’ailleurs avec un ouvrage d’Adams que Lyon a découvert Peter Sellars : en avril 1991, lors de la création mondiale de The Death of Klinghoffer. L’opéra prenait pour argument le détournement par un groupe de terroristes palestiniens du paquebot Achille Lauro en 1985, et le meurtre odieux de l’un des passagers, Leon Klinghoffer, retraité américain de confession juive tué dans son fauteuil roulant et jeté par-dessus bord. Loin de tout simplisme, fouillant la complexité de l’âme humaine et ses points de non-retour, The Death of Klinghoffer reste victime de polémiques abusives – de celles qui confondent le crime et sa représentation, sa représentation et sa justification. Confusions que Peter Sellars traque, bien au contraire, pour parvenir à un regard éclairé sur l’Homme, sa finitude mais aussi son espérance. En mai 2016 le metteur en scène fera son grand retour à l’Opéra de Lyon avec Iolanta/Perséphone (Tchaïkovski/Stravinsky), production créée à Madrid en 2012. Iolanta : une princesse aveugle ignorante de son état ; Perséphone : une déesse qui accepte d’épouser le maître des Enfers afin de délivrer des âmes errantes. Voir avec le cœur, soulager des âmes : décidément une ligne d’horizon pour Peter Sellars.

Chantal Cazaux