de Philippe Meirieu
Il peut paraître étonnant de voir une institution culturelle comme l’Opéra de Lyon s’engager délibérément dans une démarche centrée sur le « développement durable ».
On ne manquera pas d’y voir, ici ou là, un effet de mode… et une étrange contradiction : le « durable » devient à la mode au moment où, précisément, la mode emporte tout sur son passage et semble condamner ce qui se prétendait durable à une inexorable ringardise ! D’autres diront qu’un Opéra n’a ni les responsabilités d’une collectivité territoriale, ni le statut d’une entreprise industrielle et qu’il convient qu’il se consacre à ses missions prioritaires de création sans s’imposer des contraintes inutiles pour se donner les apparences de la vertu citoyenne : un tel comportement aurait peut-être, en effet, stérilisé aussi bien Monteverdi que Mozart Puccini que Britten… Et Gide aurait pu
écrire que, comme pour la littérature, « ce n’est pas avec des bons sentiments qu’on fait de la bonne musique ». D’autres, enfin, souligneront que ce projet est, certes généreux, mais terriblement utopique au regard des réalités de notre société et de la place que l’opéra y occupe : ne sommes-nous pas, en effet, submergés par la montée de l’individualisme social, dans un univers où chacun cherche à tirer son épingle du jeu et où les mécanismes de « la distinction », jadis décrits par Bourdieu, sont à l’oeuvre plus que jamais ? Les industries de programmes sont aux commandes et, en quête exponentielle de nouveaux bénéfices, visant impitoyablement les « coeurs de cibles », distribuent leurs productions entre élitisme et crétinisme.
Dans un tel contexte, la démarche de l’Opéra de Lyon pourrait apparaître au
mieux naïve, au pire hypocrite… Et, pourtant, à y bien réfléchir, elle me semble
particulièrement pertinente et, même, exemplaire. En effet, au moment où s’effondrent les sociétés holistes et toutes les formes de théocratie, quand « les valeurs » deviennent relatives puisque chacun est « libre » de choisir celles qui lui conviennent, il devient nécessaire de « refonder » nos institutions sur des « principes » forts. Et, pour échapper à l’aléatoire, quoi de plus nécessaire que « le principe responsabilité » formalisé par le philosophe Hans Jonas ?
Prenons donc acte de la fin des verticalités autocratiques et tentons, plutôt que de sombrer dans l’esthétisme d’une nostalgie désespérante, de relever le défi devant lequel nous sommes placés. Méfions-nous comme de la peste de ceux qui veulent revêtir les oripeaux usés – mais encore dorés – de l’homme providentiel : « N’ayez pas peur !... Je suis là ! Je suis là pour vous protéger contre tous les débordements dont vous êtes porteurs et… j’en ai les moyens : escadrons et escouades, vidéosurveillance et machineries hypnotiques en tous genres ! N’ayez pas peur ! Je suis là aussi pour vous faire oublier toutes vos inquiétudes et vous distraire à satiété en satisfaisant vos pulsions les plus archaïques… » Mais nous n’avons rien à gagner à écouter ces nouveaux joueurs
d’une flûte qui n’a rien d’enchantée. Nous sommes sortis d’une société où régnait la dictature du « on ». Nous expérimentons difficilement l’émergence du « je »… Plutôt que de revenir en arrière, ne sommes-nous pas assignés à tenter de construire un monde du « nous ».
La seule verticalité qui s’impose aujourd’hui est, en effet, celle qui permettra au
« nous » de se construire et de faire tenir les hommes ensemble. « Tenir ensemble » comme un collectif solidaire et non comme une coagulation fusionnelle inexorablement condamnée à se déchirer sous la pression des combats de chefs. « Tenir ensemble » en reconstruisant en permanence les institutions qui permettent de fabriquer, à partir des intérêts individuels légitimes, une ébauche de « bien commun »…. C’est que nous n’avons plus vraiment le choix : la grande leçon de la post-modernité est que la solidarité
n’est pas d’abord une valeur – que l’on pourrait adopter ou récuser –, mais qu’elle est un fait qui s’impose à nous. Nous sommes solidaires, que nous le voulions ou non, que nous en acceptions ou non les conséquences. « Le battement d’ailes du papillon », c’est chacun de nous et à chaque instant…
Ainsi la démarche de l’Opéra de Lyon en matière de « développement durable »
peut-elle être comprise comme le simple fait d’assumer sa place dans un monde
solidaire. Une place unique – comme chaque place, par définition – à l’intersection de l’espace et du temps.
Place unique dans le temps comme moment de création qui assume un patrimoine et se projette dans un futur. Qui relie les oeuvres du passé avec le public du présent et les oeuvres du présent avec le public de l’avenir. Tenons et mortaises sans lesquels la culture se disloquerait. Reliance sans laquelle triompheraient la juxtaposition des caprices individuels et collectifs, la surenchère des provocations et l’exaltation des exotismes de pacotille. Sans inscription dans un passé ni anticipation d’un avenir, pas de création
authentique : tout juste des « coups de com ». Sans la perspective d’un universel modeste – qui se construit dans l’épreuve de la confrontation au public – pas d’oeuvre : tout juste des instants de jouissance narcissique. Un loft généralisé…
Mais place unique aussi de l’Opéra de Lyon dans l’espace, comme lieu inscrit dans un quartier, une ville, une agglomération, une région, un pays, un continent, un monde. Inscription assumée contre tous les repliements frileux, contre toutes les tentations de rapprocher l’horizon pour pouvoir baisser la tête. Tenons et mortaises sans lesquels la culture ne deviendrait qu’un signe de reconnaissance clanique. Reliance sans laquelle la création s’enfermerait dans l’autisme. Insensible au monde. « Maître de soi comme de l’univers »… mais qui voudrait devenir le maître d’un univers dévasté ? Sans inscription dans un environnement, plus d’art possible : juste quelques rites initiatiques de
survivants égarés. Dans les arcanes de World of warcraft…
La démarche de « développement durable » adoptée par l’Opéra de Lyon n’est
rien d’autre, en fait, que la manière d’instituer ce continuum sans lequel la solidarité nécessaire à la pérennité de notre monde commun serait compromise. Continuum qui s’impose aussi bien dans le temps que dans l’espace.
Continuum à travers un archivage des oeuvres, une conservation des bâtiments, des décors et des costumes… qui ne peuvent s’effectuer, en réalité, que si, chaque fois, conservation se conjugue avec recréation. En effet, conserver, archiver, ce n’est pas entasser des fossiles, c’est se ressaisir des objets du présent et se poser la difficile question : « Comment inscrire dans la temporalité la vibration du moment de leur création » ? Question jamais résolue une bonne fois pour toutes. Question que les inévitables dimensions techniques ne peuvent, en aucun cas, épuiser.
Continuum aussi à travers un travail de maillage fin sur le territoire. Transitions et intersections qui s’entrecoupent en permanence. Transition entre les professionnels et les amateurs. Entre la culture vernaculaire et la culture savante. Entre l’art et l’artisanat. Entre les enfants et les adultes. Entre les individus « ordinaires » et les personnes « extraordinaires » qu’on dit, parfois, handicapées. Entre la ville et ses banlieues. Entre les banlieues et le centre-ville qui reste, pour tant de nos contemporains, à la périphérie de ce qu’ils sont et aspirent à être… Et intersections entre les institutions éducatives, sociales, culturelles, économiques. Intersections qui permettent de sortir de cette dérive
des continents qui tribalise notre univers.
Certains, pourtant, pourront continuer à penser qu’à s’engager dans une telle
démarche, l’Opéra de Lyon risque de perdre son identité, de se dissoudre dans un projet trop vaste et vague, de renoncer à sa spécificité. C’est qu’ils sous-estiment ses forces et son dynamisme. C’est aussi qu’ils ignorent à quel point identité et altérité doivent se conjuguer ensemble. En prenant le risque de tensions et de contradictions qui requièrent à chaque instant notre intelligence et notre imagination… Mais il faut prendre ce risque.
Pour ne pas se perdre. Pour ne pas nous perdre.
Opéra de Lyon - Place de la Comédie - 69001 Lyon - Tél : 0826 305 325 (0,15 €/min)