Discours de Serge Dorny

de Serge Dorny


Ce n’est pas un hasard si la notion de développement durable est en train de faire son chemin au sein de nos sociétés occidentales et apparaît, dans le monde entier, comme une perspective fondatrice capable de fédérer les énergies des femmes et des hommes de bonne volonté.


C’est que les hommes découvrent, certains avec surprise, d’autres avec effarement, d’autres, encore, avec angoisse, qu’est venu le temps du monde fini. Impossible d’imaginer que nous pourrons continuer éternellement à exploiter notre univers comme si toutes choses se régénéraient au fur et à mesure.


Nous savions déjà, qu’à l’échelle d’une vie humaine, le temps est irréversible. Nous découvrons qu’à l’échelle de notre univers, nous pouvons faire des dégâts irrémédiables. Plus encore, nous ne sommes plus vraiment certains que le monde dans lequel nous vivons nous survivra longtemps.


L’épuisement menace : celui des ressources naturelles certes, mais aussi celui des hommes. L’épuisement de ceux qui, d’un côté, meurent de faim, pendant que, de l’autre, on fait des régimes amaigrissants. Mais l’épuisement, aussi, de ceux qui se grisent d’une consommation pulsionnelle, pendant, qu’ailleurs, on manque des biens les plus élémentaires pour survivre.


Ainsi, se développent les inégalités, les rancoeurs des plus pauvres et la peur des plus riches, les tensions, les replis identitaires.


Face à cette situation, la solidarité s’impose : non pas seulement comme une valeur, mais comme un fait. Que nous le voulions ou non, nos destins sont liés. Tout ce que nous faisons aujourd’hui a un effet sur les grands équilibres du monde. Nous pouvons rester égoïstes, nous n’en sommes pas moins enchaînés les uns aux autres par un réseau de causalités multiples. Nous nous sauverons ensemble ou nous nous perdrons ensemble. Nous nous sauverons en ayant restauré un minimum de justice et d’équité, ou nous nous abîmerons dans les gouffres ouverts sous nos pieds par nos rivalités sans fin.


Oeuvrer pour le développement durable, ce pourrait être alors, en tout premier lieu, faire de la solidarité une valeur cardinale : travailler à réunir les hommes pour qu’ils perçoivent, au-delà de leurs intérêts divergents, l’impérieuse nécessité de bâtir ensemble un monde où ils puissent tous avoir leur place.


Oeuvrer pour le développement durable, ce devrait être, d’abord, travailler sans relâche pour que les hommes dépassent ce qui les divise et participent ensemble à l’ « humaine condition » dont parlait déjà Montaigne.


Permettez-moi ici de souligner à quel point l’art, tel que je le conçois, peut jouer un rôle décisif dans cette entreprise :
- parce qu’il est rétif à tout embrigadement doctrinaire ;
- parce qu’il permet de nous retrouver autour des mêmes questions sans partager nécessairement les mêmes réponses ;
- parce qu’il nous relie dans ce que nous avons de plus personnel sans nous violer dans notre intimité ;
- parce qu’il n’exclut personne en raison de ses origines ou de ses opinions ;
- parce qu’il permet d’accéder au symbolique et de mettre des images sur ce qui
nous habite ;
- parce qu’il métabolise notre violence comme notre désespoir pour en faire de la beauté à partager ;
- parce qu’il est un appel à l’enrichissement et au métissage permanent des
formes ;
- parce qu’enfin il est porteur d’un bonheur contagieux…


Certes, l’histoire nous a montré l’ambiguïté de l’art et ses usages pervers.


Nous savons tous qu’il y eut des bourreaux mélomanes et qu’il y en a sans doute encore, et c’est pourquoi, justement, il nous faut inscrire au coeur de la démarche artistique cette éthique du développement durable, qui n’est rien d’autre, en fait, que l’éthique tout court :
- l’éthique qui donne sa place à l’Autre, qui reconnaît le caractère sacré de l’Autre ;
- l’éthique qui ne cherche pas à assujettir, mais à libérer, qui ne cultive pas
l’emprise, mais promeut l’autonomie ;
- l’éthique qui fait le pari du vivant contre toutes les forces de mort, le pari de la
création contre toutes les pulsions agressives et destructrices.


L’art, traversé par la perspective du développement durable, peut ainsi contribuer modestement à rapprocher les hommes, pour qu’ils construisent un monde vivable. C’est possible ! Cela a été fait, y compris au Proche-Orient et au milieu des bombes ! À notre échelle, celle de l’Opéra de Lyon, nous tentons de le faire tous les jours :
- par notre politique d’ouverture en direction de publics qui ne se rencontraient
jamais ;
- par les activités que nous impulsons en direction de tous les exclus ;
- par notre souci d’accueillir ensemble des enfants « ordinaires » et des enfants
« extraordinaires », qu’on dit aussi « handicapés ».


Si j’ai voulu insister sur cette dimension de l’inscription de l’Opéra dans la démarche du développement durable, c’est pour montrer qu’il ne s’agit pas pour nous d’un supplément d’âme, qui viendrait compléter des actions principales auxquelles on ne toucherait pas par ailleurs, mais, au contraire, qu’il s’agit d’un engagement qui concerne le coeur même de notre mission ; et c’est pour cela que cet engagement est global, que notre implication est totale.


En réalité, pour moi, directeur d’institution culturelle, le développement durable s’appuie sur le partage et la transmission. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », écrit René Char. À nous de travailler pour savoir ce que nous devons transmettre dans ce qui nous a été légué. Pour moi, la réponse est simple : ce qui doit être transmis, c’est ce qui libère et ce qui unit, contre tout ce qui assujettit et divise les hommes. Mais à la question « Quel héritage laisserons-nous à nos enfants ? » j’en ajoute une autre: « Quelles valeurs et quelles richesses transmettre et partager avec nos contemporains ? » et je lui donne la même réponse.


Bien sûr, les spécificités de l’art et de la culture leur donnent une place particulière dans la démarche du développement durable, telle qu’elle est généralement comprise :
- à l’immédiat, au « tout-tout de suite », au zapping généralisé, l’art et la culture
opposent la longue durée : ils s’inscrivent dans le temps ;
- au quantitatif, à l’impérialisme de l’audimat et des statistiques, ils opposent le
qualitatif : la rencontre avec une oeuvre, irréductible à tous les intérêts
comptables ;
- au sondable, ils opposent l’insondable : le bouleversement d’une émotion qui nous change à jamais ;
- au mesurable, ils opposent l’incommensurable : le bonheur d’un instant qui
change radicalement notre regard sur le monde.


Ainsi, à l’Opéra, par exemple, nous travaillons souvent sur des oeuvres qui ont plusieurs siècles d’existence. Si elles ont traversé le temps, si elles sont durables justement, c’est qu’elles renferment en elles des richesses qui peuvent encore nous toucher : elles sont toujours d’actualité.

Les véritables oeuvres ne sont jamais ni à la mode, ni démodées, elles sont, elles sont toujours dans notre présent. Et nous devons les transmettre à nos enfants pour qu’en étant leur avenir, elles soient aussi leur présent. Car, l’art et la culture représentent un bien fondamental aussi bien pour nous que pour les générations qui viennent. Certes, cela peut apparaître moins essentiel que l’air, l’eau ou la nourriture. Mais peut-on vivre sans imaginaire ? L’art et la culture enrichissent la vie et lui donnent une autre dimension, une « saveur » particulière, sans laquelle nous serions réduits à nous affairer en permanence, sans conscience de ce que nous sommes, de ce qui nous habite, des
contradictions qui nous traversent, et des enjeux des choix que nous faisons.


En cette époque de crise, nous constatons, d’ailleurs, que nos concitoyens se tournent davantage vers l’art et la culture : ils ressentent le besoin de retrouver l’essentiel, de remettre leurs pas dans les pas de ceux qui ont exploré la difficulté de vivre et la peur de mourir, le plaisir d’aimer et le bonheur de partager. C’est pourquoi nos ressources artistiques et culturelles doivent être accessibles à un niveau de prix abordable : c’est la justification même des subventions que nous recevons et de la confiance que nous accordent l’Etat et les collectivités territoriales. Nous avons le devoir d’utiliser au mieux l’argent public, et pas seulement pour offrir plus de spectacles et plus de places aux
mêmes spectateurs, mais pour permettre à de nouveaux publics d’accéder aux oeuvres que nous présentons.


Ce devoir est d’autant plus important que, contrairement aux biens matériels, la culture est une ressource inépuisable. Ce que l’on donne à quelqu’un n’est pas pris à un autre. Mieux encore, comme le savoir, plus on en donne plus on en a, car l’artiste s’enrichit chaque fois qu’il donne, tout autant que ceux à qui il donne. Dans les domaines de l’art et de la culture, partager, c’est accroître son potentiel, et accroître son potentiel, c’est pouvoir partager encore davantage.


À l’inverse de la logique purement marchande qui fait de la rareté et de la surenchère les conditions de son enrichissement. Ainsi, dans le domaine du développement durable :
- partager, c’est rendre accessible à tous aujourd’hui et transmettre demain des
oeuvres où l’intelligence et la sensibilité humaine ont été portées à la perfection ;
- partager c’est incarner, dans notre production, l’alliance de l’exigence et du
plaisir ;
- partager, c’est n’exclure personne de ce partage, que ce soit sur des critères
d’âge, d’appartenances sociologiques ou d’affinités esthétiques ;
- partager, c’est construire ce « monde commun » dont parlait Hannah Arendt et
qui semble s’évanouir sous nos yeux.


Mais notre objectif n’est pas d’imposer un monde commun tout fait, avec produits culturels standardisés, mais de rendre le monde commun dans et par l’acte même de la transmission. C’est cela une « représentation » à l’Opéra : un acte indissociablement artistique, éducatif, politique : un acte de civilisation.


Cette transmission de l’opéra, de la musique et de la danse, comporte, évidemment, plusieurs aspects complémentaires. Permettez-moi d’en donner quelques exemples : par la production artistique, nous devons faire vivre de façon pertinente pour le public d’aujourd’hui, les oeuvres dont nous avons nous-mêmes hérité ; nous avons également mission de produire des créations nouvelles : il nous faut enrichir l’héritage et le patrimoine culturels communs par des oeuvres originales et les mettre à l’épreuve du public ; par ailleurs, nous assumons une fonction précieuse et indispensable de formation : il nous faut transmettre les savoirs, les savoir-faire et les techniques de l’ensemble des métiers de l’opéra – métiers artistiques et métiers artisanaux…


Et tout cela, bien sûr, doit se faire en améliorant sans cesse l’accessibilité : il nous faut ouvrir l’Opéra à tous, par une politique tarifaire certes, mais surtout par une action culturelle dynamique et diversifiée.

Bien sûr, certains peuvent penser que le développement durable est devenu une mode, un passage obligé du « politiquement correct » ou même une nouvelle religion. Tout cela peut faire débat et il faut, effectivement, être vigilant. Mais l’essentiel est de dépasser les déclarations d’intention générales et généreuses afin d’agir dans une démarche citoyenne et collective. Car, au bout du compte, il me semble que la notion de développement durable renvoie aux valeurs fondatrices de la république : la Liberté, l’Egalité et, trop souvent oubliée, la Fraternité.


Le développement durable pourrait avoir vocation à ce que nous retrouvions ces valeurs, à ce que nous les mettions en oeuvre et, surtout, à ce qu’elles guident notre action. C’est, peut-être, une utopie. Mais, je suis convaincu que la plus grande des utopies est de croire qu’on peut se passer d’utopie.

 

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